• HENRI LABORIT MON ONCLE D'AMÉRIQUE

    Henri Laborit Photo Archive Canada

    La seule raison d’être d’un être, c’est d’être. C’est-à-dire, de maintenir sa structure. C’est de se maintenir en vie. Sans cela, il n’y aurait pas d'être. (…)


    Remarquez que les plantes peuvent se maintenir en vie sans se déplacer.

    Elles puisent leur nourriture directement dans le sol, à l’endroit où elles se trouvent. Et grâce à l’énergie du soleil, elles transforment cette matière inanimée qui est dans le sol en leur propre matière vivante. (…)

    Les animaux, eux, donc l’homme qui est un animal, ne peuvent se maintenir en vie qu’en consommant cette énergie solaire qui a donc déjà été transformée par les plantes. Et ça, ça exige de se déplacer. Ils sont forcés d’agir à l' intérieur d’un espace. (…)

    Pour se déplacer dans un espace, il faut un système nerveux. Et ce système nerveux va agir, va permettre d’agir, sur l’environnement et dans l' environnement. Et toujours pour la même raison : pour assurer la survie.

    Si l’action est efficace, il va en résulter une sensation de plaisir. (…)

    Ainsi, une pulsion pousse les êtres vivants à maintenir leur équilibre biologique, leur structure vivante, à se maintenir en vie. Et cette pulsion va s’exprimer dans quatre comportements de base :

    1) Un comportement de consommation. C’est le plus simple, le plus banal. Il assouvit un besoin fondamental : boire, manger, copuler.

    2) Un comportement de fuite

    3) Un comportement de lutte

    4) Un comportement d’inhibition (…)

    Un cerveau ça ne sert pas à penser, mais ça sert à agir.

    Professeur Henri Laborit. Né le 21 novembre 1914 à Hanoi, Indochine. Père : médecin des troupes coloniales. Lycée Carnot à Paris. École principale du service de santé de la marine et faculté des médecines de Bordeaux. Docteur en médecine, interne des hôpitaux, chirurgien des hôpitaux, maître de recherche du service de santé des armées. Introduit en thérapeutique l’hibernation artificielle, la chlorpromazine, le premier tranquillisant, ainsi que d’autres drogues à action psychotrope. Travaux sur la réaction de l’organisme aux agressions qui ont apporté des solutions nouvelles à l’anesthésie et à la réanimation. Dirige, à Paris, les laboratoires d’eutonologie. Auteur de nombreux ouvrages sur la biologie du comportement. Marié, 5 enfants. Prix Albert Lasker de l’American Health Association. Sport : équitation, voile. Légion d’Honneur Croix de Guerre 1939-45 Palmes Académiques.


    Il faut ajouter aussi qu’il est d’origine vendéenne. La Vendée est ce pays auquel on a imposé la liberté l’égalité et la fraternité, la fraternité surtout, en y faisant 500,000 morts. Il est cependant abonné au gaz et à l' électricité de France, ce qui montre ses sentiments nationalistes, et d' autre part il est parfaitement adapté à une socioculture dont il a largement profité. (…)

    L’évolution, l’évolution des espèces, est conservatrice. Et dans le cerveau des animaux on trouve des formes très primitives.

    Un premier cerveau que Paul Maclean a appelé le cerveau reptilien. C’est celui des reptiles, en effet, et qui déclenche des comportements de survie immédiate sans quoi l’animal ne pourrait pas survivre. Boire, manger, ce qui lui permet de maintenir sa structure, et copuler, ce qui lui permet de se reproduire.
    Et puis, dès qu’on arrive aux mammifères, un second cerveau s'ajoute au premier. Et d’habitude on dit, avec Maclean encore, que c’est le cerveau de l’affectivité. Je préfère dire que c’est le cerveau de la mémoire. Sans mémoire de ce qui est agréable, de ce qui est désagréable,il n’est pas question d’être heureux, triste, angoissé ; il n’est pas question d’être en colère ou d’être amoureux. On pourrait presque dire qu’un être vivant est une mémoire qui agit.
    Et puis un troisième cerveau s’ajoute aux deux premiers. On l’appelle le cortex cérébral. Chez l’homme, il a pris un développement considérable. On l’appelle un cortex associatif. Ce que ça veut dire? Ça veut dire qu’il associe. Il associe les voies nerveuses sous-jacentes et qui ont gardé la trace des expériences passées ; il les associe d’une façon différente de celles où elles ont été impressionnées par l’environnement au moment même de l’expérience. C’est-à-dire qu’il va pouvoir créer, réaliser un processus imaginaire.
    Dans le cerveau de l’homme, ces trois cerveaux superposés existent toujours. Nos pulsions sont toujours celles très primitives du cerveau reptilien. (…)

    Ces trois étages du cerveau devront fonctionner ensemble. Et, pour ce faire, ils vont être reliés par des faisceaux. L’un, on peut l’appeler le faisceau de la récompense, l’autre, on peut l’appeler celui de la punition. C’est lui qui va déboucher sur la fuite et la lutte. Un autre encore est celui qui va aboutir à l’inhibition de l’action. Par exemple, la caresse d’une mère à son enfant, la décoration qui va flatter le narcissisme d’un guerrier, les applaudissements qui vont accompagner la tirade d’un acteur, et bien tout cela libère des substances chimiques dans le faisceau de la récompense et aboutira au plaisir de celui qui en est l’objet. (…)

    J’ai parlé de la mémoire. Mais ce qu’il faut savoir, c’est que, au début de l’existence, le cerveau est encore, disons, immature. Donc, dans les deux ou trois premières années de la vie d’un homme, l’expérience qu’il aura du milieu qui l’entoure sera indélébile et constituera quelque chose de considérable pour l’évolution de son comportement dans toute son existence.

    Et finalement, nous devons nous rendre compte que ce qui pénètre dans notre système nerveux depuis la naissance, et peut-être avant in utero, les stimulus qui vont pénétrer dans notre système nerveux nous viennent essentiellement des autres. Nous ne sommes que les autres. Quand nous mourons, c’est les autres que nous avons intériorisés dans notre système nerveux, qui nous ont construits, qui ont construit notre cerveau, qui l’ont rempli, qui vont mourir. (…)

    Ainsi nos trois cerveaux sont là. Les deux premiers fonctionnent de façon inconsciente. Nous ne savons pas ce qu’ils nous font faire : pulsions, automatismes culturels. Et le troisième nous fournit un langage explicatif qui donne toujours une excuse, un alibi, au fonctionnement inconscient des deux premiers. Je crois qu’il faut se représenter l’inconscient comme une mer profonde et ce que nous appelons le conscient, comme l’écume qui naît, qui disparaît, renaît à la crête des vagues. C’est la partie très très superficielle de cet océan qui est écorché par le vent. (…)

    On peut donc distinguer quatre types principaux de comportement :

    1) Comportement de consommation, qui assouvit les besoins fondamentaux.

    2) Comportement de gratification. Quand on a l’expérience d’une action qui aboutit au plaisir, on essaie de la renouveler.

    3) Comportement qui répond à la punition ; soit par la fuite qui l’évite ; soit par la lutte qui détruit le sujet de l’agression.

    4) Comportement d’inhibition : on ne bouge plus, on attend en tension. Et on débouche sur l’angoisse. L’angoisse c’est l’impossibilité de dominer une situation. (…)

     

    Quand on prend un rat qu'on le met dans une cage à deux compartiments, c'est-à-dire, dont l’espace est séparé par une cloison dans laquelle se trouve une porte. Le plancher est électrifié intermittemment. Avant que le courant électrique passe dans le grillage du plancher, un signal prévient l’animal qui se trouve dans la cage que, quatre secondes après, le courant vapasser.

    Mais il ne sait pas au départ. Il s’en aperçoit vite. Au début, il est inquiet et très rapidement il s’aperçoit qu’il y a une porte ouverte et il passe dans la pièce d’à côté. La même chose va se reproduire quelques secondes après. Mais il apprendra aussi très vite qu’il peut éviter la «punition» du petit choc électrique dans les pattes en passant dans le compartiment de la cage où il était au début. Cet animal, qui subit cette expérience pendant une dizaine de minutes par jours pendant sept jours consécutifs, au bout de ces sept jours, va être en parfait état, en parfaite santé : son poil est lisse, il ne fait pas d’hypertension artérielle ; il
    a évité, par la fuite, la «punition» ; il s’est fait plaisir ; il a maintenu son équilibre biologique. (…)

    Mais ce qui est facile pour un rat en cage est beaucoup plus difficile pour un homme en société. En particulier, certains besoins ont été créés par cette vie en société et cela depuis son enfance. Et il est rare qu’il puisse, pour assouvir ses besoins, aboutir à la lutte lorsque la fuite n’est pas efficace. (…)

    Quand deux individus ont des projets différents ou le même projet et qu’ils entrent en compétition pour la réalisation de ce projet, il y a un gagnant, un perdant. Il y a établissement d’une dominance de l’un des individus par rapport à l’autre. La recherche de la dominance dans un espace qu’on peut appeler le territoire est la base fondamentale de tous les comportements humains, et ceci, en pleine inconscience des motivations. (…)

    Il n’y a donc pas d’instinct de propriété ; il n’y a donc pas non plus d' instinct de dominance. Il y a simplement l’apprentissage, par le système nerveux d’un individu, de la nécessité pour lui de conserver à sa disposition un objet ou un être qui est aussi désiré, envié, par un autre être. Et il sait, par apprentissage, que, dans cette compétition, s’il veut garder l’objet ou l’être à sa disposition, il devra dominer. (…)

    Nous avons dit déjà que nous n’étions que les autres. Un enfant sauvage abandonné loin des autres ne deviendra jamais un homme. Il ne saura jamais marcher ni parler. Il se conduira comme un petit animal. Grâce au langage, les hommes ont pu transmettre de générations en générations toute l' expérience qui s’est faite au cours des millénaires du monde. Il ne peut plus maintenant, et déjà depuis longtemps, assurer à lui seul sa survie.

    Il a besoin des autres pour vivre. Il ne sait pas tout faire ; il n’est pas polytechnicien.

    Dès le plus jeune âge, la survie du groupe est liée à l’apprentissage chez le petit de l’homme de ce qui est nécessaire pour vivre heureux ensociété.

    On lui apprend à ne pas faire caca dans sa culotte, à faire pipi dans son pot. Et puis, très rapidement, on lui apprend comment il doit se comporter pour que la cohésion du groupe puisse exister. On lui apprend ce qui est beau, ce qui est bien ; ce qui est mal, ce qui est laid ; on lui dit ce qu' il doit faire et on le punit ou on le récompense, quel que soit sa propre recherche du plaisir, on le punit ou on le récompense suivant que son action est conforme à la survie du groupe. (…)

    Le fonctionnement de notre système nerveux commence à peine à être compris.

    Il y a une vingtaine ou une trentaine d’années que nous sommes capables de comprendre comment, à partir des molécules chimiques qui le constituent, qui en forment la base, s’établissent les voies nerveuses qui vont être codées, imprégnées par l’apprentissage culturel. Et tout cela dans un mécanisme inconscient. C’est-à-dire que nos pulsions et nos automatismes culturels seront masqués par un langage, par un discours logique. (…)

    Le langage ne contribue ainsi qu’à cacher la cause des dominances, les mécanismes d’établissement de ces dominances et à faire croire à un individu qu’en oeuvrant pour l’ensemble social, il réalise son propre plaisir alors qu’il ne fait, en général, que maintenir des situations hiérarchiques qui se cachent sous des alibis langagiers, des alibis fournis par le langage, qui lui servent en quelque sorte d’excuses. (…)

    […de retour à l’expérience du rat dans la cage à deux compartiments…]

    Dans cette seconde situation, la porte de communication entre les deux compartiments est fermée. Le rat ne peut pas fuir. Il va donc être soumis à la punition à laquelle il ne peut pas échapper. Cette punition va provoquer chez lui un comportement d’inhibition. Il apprend que toute action est inefficace, qu’il ne peut ni fuir ni lutter. Il s’inhibe. Et cette inhibition qui s’accompagne chez l’homme de ce que l’on appelle l’angoisse, s’accompagne aussi dans son organisme de perturbations biologiques extrêmement profondes. Si bien que si un microbe passe dans les environs, s'il en porte même sur lui-même, alors que normalement, il aurait pu les faire disparaître, là, ne le pouvant pas, il fera une infection. S’il a une cellule cancéreuse qu’il aurait détruite, il va faire une évolution cancéreuse. Et puis ces troubles biologiques aboutissent à tout ce qu’on appelle les maladies de «civilisation» ou psychosomatiques. Les ulcères de l’estomac, les hypertensions artérielles, ils aboutissent à l’insomnie, à la fatigue, au mal-être.


    Dans cette troisième situation, le rat ne peut pas fuir. Il va donc recevoir toutes les «punitions» mais il sera en face d’un autre rat qui lui servira d ’adversaire. Et, dans ce cas, il va lutter. Cette lutte est absolument inefficace. Elle ne lui permet pas d’éviter la «punition». Mais il agit.

    Un système nerveux ça ne sert qu’à agir. Ce rat ne fera aucun accident pathologique de ceux que nous avions rencontrés dans le cas précédent. Il va être en très bon état et pourtant, il aura subi toutes les «punitions».

    Or, chez l’homme, les lois sociales interdisent généralement cette violence défensive. L’ouvrier qui voit tous les jours son chef de chantier dont la tête ne lui revient pas. Il ne peut pas lui casser la figure parce qu’on lui enverrait les agents ; il ne peut pas fuir parce qu’il serait au chômage.

    Et tous les jours de la semaine, toutes les semaines du mois, tous les mois de l’année, toutes les années, quelquefois, qui se succèdent, il est en inhibition de l’action.

    L’homme a plusieurs façons de lutter contre cette inhibition de l’action.

    Il peut le faire par l’agressivité. L’agressivité n’est jamais gratuite. Elle est toujours en réponse à une inhibition de l’action. On débouche sur une explosion agressive qui est rarement rentable mais qui, sur le plan du fonctionnement du système nerveux, est parfaitement explicable. (…)

    Ainsi, répétons-le, cette situation dans laquelle un individu peut se trouver d’inhibition dans son action, si elle se prolonge, commande à toute la pathologie. Les perturbations biologiques qui l’accompagnent vont déchaîner aussi bien l’apparition de maladies infectieuses que tous les comportements de ce qu’on appelle les maladies mentales. Quand son agressivité ne peut plus s’exprimer sur les autres, elle peut encore s' exprimer sur lui-même de deux façons. Il somatisera. C’est-à-dire qu’il dirigera son agressivité sur son estomac ; il y fera un trou, un ulcère d' estomac. Sur son coeur et ses vaisseaux il fera une hypertension artérielle. Quelquefois même des lésions aiguës qui aboutissent aux maladies cardiaques brutales : les infarctus, les hémorragies cérébrales ; ou les urticaires ou les crises d’asthme. Il pourra aussi orienter son agressivité contre lui-même d’une façon encore plus efficace : il peut se suicider. Et quand on ne peut pas être agressif envers les autres, on peut, par le suicide, être agressif encore par rapport à soi. (…)

    — C’est comme la plupart des gens qui passent leur vie à attendre le bonheur comme on attend un héritage, quelque chose qui vous est du (…)


    L’inconscient constitue un instrument redoutable non pas tellement par son contenu refoulé, refoulé parce que trop douloureux à exprimer, car il serait «puni» par la socioculture, mais, par tout ce qui est, au contraire, autorisé et quelquefois même «récompensé» par cette socioculture et qui a été placé dans son cerveau depuis sa naissance. Il n’a pas conscience que c' est là, mais pourtant c’est ce qui guide ses actes. C’est cet inconscient-là qui n’est pas l’inconscient freudien qui est le plus dangereux. En effet, ce qu’on appelle la personnalité d’un homme, d’un individu, se bâtit sur un bric-à-brac de jugement de valeurs, de préjugés, de lieux communs qu’il traîne et qui, à mesure que son âge avance, deviennent de plus en plus rigide et qui sont de moins en moins remis en question. Et quand une seule pierre de cet édifice est enlevée tout l’édifice s’écroule. Et il découvre l’angoisse. Et cette angoisse ne reculera ni devant le meurtre pour l' individu, ni devant le génocide ou la guerre pour les groupes sociaux pour s’exprimer.

    On commence à comprendre par quel mécanisme, pourquoi et comment, à travers l’histoire et dans le présent se sont établi des échelles hiérarchiques de dominance. Pour aller sur la lune, on a besoin de connaître les lois de la gravitation. Quand on connaît ces lois de la gravitation, ça ne veut pas dire qu’on se libère de la gravitation. Ça veut dire qu’on les utilise pour faire autre chose. Tant qu’on n’aura pas diffusé très largement à travers les hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l’utilisent, tant qu’on ne leur aura pas dit que, jusqu’ici, ça a toujours été pour dominer l’autre, il y a peu de chances qu’il y ait quelque chose qui change. Texte, lu par Henri Laborit dans le film d’Alain Resnais de 1980 "Mon Oncle D'Amérique" retranscrit par François Brooks.

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