• CONSTANTIN BRANCUSI CONTRE USA

    Constantin Brâncuși

    " Je n’ai cherché, pendant toute une vie, que l’essence du vol... Le vol. Quel bonheur ! "

    Lecture du procès Brancusi Douane Des États Unis #01

    En 1927 s'ouvrait à New York un retentissant procès. L'objet du litige était une sculpture de Constantin Brancusi (1876-1957), L'Oiseau dans l'espace : les douanes américaines lui avaient refusé l'exonération de taxe, dont bénéficiaient légalement les oeuvres d'art. Brancusi contre-attaqua, et ainsi commença une procédure judiciaire qui devait faire date par les questions qu'elle soulevait : quels sont les critères pour juger de la notion d'oeuvre d'art ? Une oeuvre d'art doit-elle être belle ? Doit-elle représenta quelque chose ? A qui attribuer le statut d'artiste ? On lira ici l'intégralité des minutes du procès, qui constituent un document irremplaçable pour les historiens d'art, les juristes et les amateurs. Margit Rowell, conservateur en chef du département des dessins du Museum of Modern Art de New York, commissaire de l'exposition Brancusi au Centre Georges-Pompidou en 1995, en a écrit la préface. André Paleologue, historien de l'art, grand connaisseur de l'œuvre de Brancusi, présente la critique du procès dans la presse américaine de l'époque. Plus d'infos

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     Question n° 5

    Avez-vous conçu ou créé l’objet litigieux en cette affaire, désigné sous le nom de « L’Oiseau Bronze », entré dans le port de New York sur le Paris le ou autour du 21 octobre 1926 ?

    Réponse de Constantin Brancusi

    Oui, je l’ai conçue et créée dans mon propre atelier à Paris, dans les années mille neuf cent vingt-cinq et mille neuf cent vingt-six.

    Question n° 9

    Décrivez en détail le travail que vous avez accompli sur ce bronze ; décrivez en détail les processus de sa réalisation et de sa fonte.

    Réponse de Constantin Brancusi

    La première idée de ce bronze remonte à mille neuf cent dix et depuis lors je lui ai consacré beaucoup de réflexions et d’études. Je l’ai conçu pour être créé en bronze et j’en ai réalisé un modèle en plâtre. J’ai donné celui-ci au fondeur ainsi que la formule de l’alliage du bronze et d’autres instructions nécessaires. Lorsque la pièce brute de la fonderie m’a été livrée, j’ai dû combler les trous d’air et la cavité du noyau, remédier aux différents défauts, et enfin polir le bronze avec des limes et du papier émeri très fin. Tout cela je l’ai effectué à la main ; la finition artistique est un travail très long et équivaut à une recréation de l’œuvre entière. Je n’aurais permis à personne d’effectuer les finitions à ma place, le sujet de ce bronze étant ma propre conception et ma propre création, et personne d’autre que moi n’aurait pu mener ce travail à bien d’une manière satisfaisante à mes yeux.

    L’objet du litige était une pièce de métal jaune, dont l’identification laissait les autorités américaines perplexes. De forme mince et fuselée, mesurant 1,35 m de haut et polie comme un miroir sur toute sa surface, elle suggérait aux uns un objet manufacturé – dont l’utilité demeurait cependant mystérieuse -, là où d’autres voyaient une œuvre d’art, aussi belle que celles exposées dans les plus grands musées du monde. Ainsi s’ouvrit à New York, en 1927, le plus célèbre procès autour de la définition de l’œuvre d’art : Brancusi contre Etats-Unis.

    Depuis 1913, la législation américaine exonérait de droits de douane tout objet ayant le statut d’œuvre d’art. La loi précisait que les sculptures devaient être « taillées ou modelées, à l’imitation de modèles naturels » et en avoir également « les proportions : longueur, largeur et épaisseur ». Selon une définition plus large de 1922, les « sculptures ou statues » devaient être « originales », ne pas avoir fait l’objet de « plus de deux répliques ou reproductions » ; (…) avoir été produites uniquement par des « sculpteurs professionnels » (…),  «taillées ou sculptées, et en tout cas travaillées à la main (…) ou coulées dans le bronze ou tout autre métal ou alliage (…) et réalisées au titre exclusif de productions professionnelles de sculpteurs » ; et les mots « peinture », « sculpture » et « statue » (…) ne devaient pas être « interprétés comme incluant les objets utilitaires… »

    Le problème était donc de s’accorder sur la ressemblance entre l’objet et ce qu’il était censé « imiter » et, de plus, prouver qu’il était une œuvre « originale », réalisée par un sculpteur professionnel reconnu, et fabriquée entièrement de ses mains.  Si  aujourd’hui ces considérations font sourire, surtout au regard de la personne et de l’œuvre mises en cause, l’issue des débats était moins évidente en 1927. La sculpture de Brancusi, dès sa première exposition à New York en 1913, à l’Army Show, n’avait-elle pas provoqué des appréciations incongrues…Aussi le procès de 1927 – 1928 n’en est-il que plus exemplaire dans sa tentative de débattre devant une cour de justice de questions essentielles : quels sont les critères pour juger de la notion d’œuvre d’art ? À quoi reconnaît-on l’artiste ? Qui est juge en la matière ?

    Ce procès ne correspondait ni à la première ni à la dernière  déconvenue de Brancusi avec les douanes américaines. Le plus abstrait des sculpteurs figuratifs était paradoxalement très apprécié aux Etats-Unis. On peut même affirmer que c’est là-bas que sa notoriété trouve son origine, à partir de 1913 – 1914. Cependant, dès 1914, à l’arrivée de plusieurs sculptures destinées à sa première exposition personnelle, leur statut artistique fut mis en cause. L’artiste dut se présenter au Consulat américain de Paris, et jurer sous la foi du serment que ces œuvres étaient bien de sa main, et donc œuvres d’artiste.

    C’est ainsi qu’en octobre 1926, lors de l’envoi d’une vingtaine de sculptures à New York pour son exposition personnelle à la galerie Brummer, tout le chargement, accompagné de Marcel Duchamp, est saisi par la douane.

    Il importe de signaler qu’entre 1914 et 1926 l’œuvre de Brancusi était devenue progressivement plus abstraite, et que le chargement comprenait plusieurs très belle pièces en bronze poli, qui pouvaient évoquer aux yeux des douaniers et une matière coûteuse et une finition industrielle. Parmi celles-ci se trouvait l’Oiseau dans l’espace, appartenant au peintre et photographe Edward Steichen, un vieil ami que Brancusi avait connu à Paris et qui depuis s’était installé aux Etats-Unis. Une fois finies l’exposition de New York, et sa présentation à Chicago en janvier 1927, Steichen se vit réclamer la somme de 240 dollars – soit 40 pour cent du prix d’achat de la sculpture – pour pouvoir la conserver.

    Le 7 février 1927, apprenant la nouvelle, Brancusi écrit à Duchamp et lui exprime tout son désarroi : « J’ai reçu ta lettre du 23 janvier en même temps que l’avis de Dowing & Co. Je t’ai câblé de protester énergiquement car c’est une grande injustice. L’erreur de la douane c’est qu’on croit que tous les oiseaux que j’ai exposés à New York sont tous les mêmes et que ce n’est que le titre qui diffère. Pour détruire cette croyance, il faudrait exposer publiquement le tout ensemble – ce n’est qu’alors qu’on verra l’erreur. On verra alors que c’est le développement d’un travail honnête pour atteindre un autre but que les séries manufacturées pour faire de l’argent… ».

    Entre temps d’autres sculptures de Brancusi sont saisies par la douane, et Duchamp décide de faire appel. Il mobilise un grand nombre de personnalités du monde de l’art à New York, et propose l’Oiseau de Steichen comme pièce à conviction. Il va sans dire que pour tous – avocats, artistes, critiques, collectionneurs, marchands –l’enjeu dépasse de loin le cas concret de la pièce retenue à titre d’exemple. Le litige porte purement est simplement sur la libre circulation des œuvres d’art.

    C’est alors qu’en octobre 1927, s’ouvre le procès Brancusi contre les Etats-Unis.

    Le 26 novembre 1928, le juge rend son verdict. Après avoir admis que certaines définitions toujours en vigueur sont en fait périmées, il reconnaît qu’ « une école d’art dite moderne s ‘est développée  dont les tenants tentent de représenter des idées abstraites plutôt que d’imiter des objets naturels. Que nous soyons ou non en sympathie avec ces idées d’avant-garde et les écoles qui les incarnent, nous estimons que leur existence comme leur influence sur le monde de l’art sont des faits que les tribunaux reconnaissent et doivent prendre en compte. » En fonction de ces nouveaux critères, la Cour a jugé que l’objet était beau, que sa seule fonction était esthétique, que son auteur, selon les témoignages, était un sculpteur professionnel, et qu’en conséquence, il avait droit à l’admission en franchise. Extrait – Les minutes intégrales du Procès de Brancusi contre les Etats-Unis ont été publiées pour la première fois par Adam Biro, Paris, en 1995 sous le titre : « Brancusi contre Etats-Unis. Un procès historique, 1928 » et traduites par Jocelyne de Pass.Thanks .

    Quand la loi défini l'art Nathalie Heinich

    Estelle Brun

    Nathalie Heinich pdf illustré

    Constantin Brancusi par Edward Steichen 1922

    Photo de l'oiseau dans l'espace, marbre noir par Constantin Brâncuși

    Constantin Brâncuși

    Page en cours © Point to Point Studio

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